Ehren Cory : 1. Les minéraux critiques sont passés du statut de « souhaitables » à « indispensables pour la stratégie » en matière de technologies propres et de sécurité nationale. Quel est actuellement le principal avantage concurrentiel du Canada, et quel est le plus grand risque lié à sa perte?
Pierre Gratton : Le plus grand atout du Canada réside dans l’ampleur, la qualité et la diversité de ses ressources en minéraux critiques, associées à une expertise approfondie en matière d’exploitation minière. Le pays abrite d’importants gisements de nickel, de cuivre, de cobalt, de lithium, de graphite, d’éléments de terres rares, de métaux du groupe du platine et d’uranium répartis dans plusieurs provinces et territoires. Cette diversité géographique et minérale réduit le risque lié à un point d’approvisionnement unique et renforce la résilience de la chaîne d’approvisionnement.
Le Canada est également à la pointe mondiale en matière de connaissances minières, de l’exploration et des géosciences à l’ingénierie minière, sans oublier les questions environnementales et sociales. Des décennies d’expérience, renforcées par des normes telles que la norme de l’initiative « Vers le développement minier durable », permettent de mener à bien des projets de manière efficace et responsable.
Un environnement juridique et d’investissement stable renforce encore la position du Canada. La Bourse de Toronto et la TSX Venture sont les plus grands centres mondiaux de financement minier, cotant environ 40 % des sociétés minières cotées en bourse et levant 43 milliards de dollars en capitaux propres au cours des cinq dernières années.
La principale vulnérabilité réside dans le défi que représente l’augmentation des capacités nationales en amont et en aval, notamment en matière de traitement, de raffinage et de matériaux de qualité pour batteries, à un rythme correspondant à la demande mondiale. Des facteurs structurels tels que les délais d’approbation, les contraintes de financement et la concurrence des chaînes d’approvisionnement internationales ajoutent à la complexité. Pour combler ce manque, il faudra de la clarté et de la cohérence dans les cadres réglementaires, des mécanismes favorisant les investissements à long terme, ainsi qu’une collaboration avec les partenaires autochtones et les alliés internationaux.
EC : 2. Quels sont les deux principaux obstacles qui freinent l’approvisionnement en nouveaux minéraux critiques au Canada, et quels changements seraient les plus déterminants au cours des 12 à 24 prochains mois?
PG : L’obtention des permis et les infrastructures de soutien constituent les deux principaux obstacles.
Le processus d’obtention des permis reste complexe et implique plusieurs juridictions, avec des délais déterminés par des procédures fédérales et provinciales qui se chevauchent. Le manque de coordination et la reconnaissance inégale des évaluations provinciales accroissent l’incertitude et les coûts.
Les infrastructures de soutien ne sont souvent pas en place pour soutenir les projets. De nombreux gisements sont éloignés et nécessitent des raccordements au réseau électrique nouveaux ou modernisés, voire une production d’électricité fiable sur site. Sans une alimentation électrique prévisible et concurrentielle, les projets ne peuvent pas avancer, même si les permis et les capitaux sont disponibles. Les longues distances par rapport aux fournisseurs et aux marchés, ainsi que le manque de routes, de voies ferrées et de ports, entravent encore davantage la construction et l’exploitation.
Le gouvernement fédéral et de nombreux provinces et territoires ont pris des mesures pour relever ces défis et doivent continuer à le faire en améliorant les processus à l’échelle du système, en renforçant la coordination avec les provinces et les territoires pour réduire les chevauchements, en améliorant l’alignement au sein du gouvernement fédéral entre les évaluations et les autorisations, et en apportant des mises à jour techniques ciblées à la législation.
EC : 3. Où se situent les manques les plus urgents en matière d’infrastructures, et comment faut-il hiérarchiser les projets pour exploiter plusieurs gisements tout en bénéficiant aux collectivités?
PG : Les infrastructures déterminent souvent si un gisement découvert sera exploité, en particulier dans le Nord. Une étude de l’Association minière du Canada montre qu’il coûte deux à deux fois et demie plus cher de construire une mine dans les régions nordiques, environ 70 % de ce surcoût étant lié à des infrastructures inadéquates.
Les routes, les lignes de transport d’électricité, les ports et les chemins de fer sont essentiels, en particulier au Nunavut, au Nunavik, dans le creux du Labrador et dans la baie d’Hudson, où le transport des matières premières en vrac dépend d’un réseau fiable fonctionnant toute l’année.
Les projets devraient accorder la priorité aux infrastructures multifonctionnelles réalisées dans le cadre de partenariats public-privé, à une prise de risque précoce de la part du gouvernement pour attirer les capitaux privés, ainsi qu’à des engagements en matière de participation des Autochtones, de partage des revenus, de formation et d’embauche locale.
EC : 4. Dans quels secteurs la Banque de l’infrastructure du Canada peut-elle avoir le plus grand impact?
PG : La BIC peut accélérer le développement en co-investissant dans des infrastructures de raccordement qui relient les mines aux réseaux d’électricité et de transport. Ses structures de financement de projets à long terme permettent de répartir les risques entre les régions et les utilisateur·rices, comme l’a démontré son soutien au projet minier des terres rares Strange Lake. Les outils de réduction des risques liés aux revenus sont particulièrement efficaces lorsqu’ils sont associés à des ententes d’exploitation à long terme, à une prise de participation et à une réglementation simplifiée.



